Devenir intrapreneur #6 : désobéir à la vanité

Stéphane DEGONDE, publié le

Vanité - fotolia

Internet a fait de nous des gens vaniteux.

Il suffit pour s’en convaincre de faire un tour sur les réseaux sociaux : la vie y est devenue un storytelling permanent. L’égo est intrusif. Il s’expose aux yeux de tous, et s’impose même à ceux qui n’ont rien demandé.

Portraits en mode “selfie” (l’homme augmenté 2.0 a un bras de deux mètres avec un iphone au bout), commentaires politiques sans filtre ni décence (ou les débuts de l’uberisation du journalisme politique), photos de doigts de pieds judicieusement positionnés devant une mer bleu azur, ou d’assiettes façon « nature morte » dans un grand restaurant…, Facebook remet au goût du jour l’ovni télévisuel strip-tease qui mettait en scène la réalité des anonymes, mais de façon diamétralement opposée : on a remplacé l’humilité d’une vie simple par le clinquant d’un quotidien magnifié.

L’information, quelle qu’elle soit, est désormais livrée, brute, sans hiérarchie ni pondération. Seule compte l’idée même de produire un contenu, et plus encore de le diffuser à grande échelle.

“La vanité consiste à vouloir paraître ; l’ambition, à vouloir être ; l’amour-propre, à croire que l’on est ; la fierté, à savoir ce que l’on vaut.” – Comte Rackzinski

Mais le réseau de Mark Zuckerberg n’est pas le seul théâtre des notoriétés égocentrées.

– Combien de “congrat” sur Linkedin pour signifier à ses 1200 contacts que l’on connaît ce startuper en vue qui vient de lever 3 millions d’euros ?

– Combien de messages “hashtagués” en 140 caractères sur twitter pour affirmer son statut de privilégié, détenteur d’informations inédites sur les thématiques en vogue que sont l’entrepreneuriat, la Big Data ou encore l’AI ?

– Combien de photos sur Instagram pour faire d’un quotidien ordinaire une vie artistique retouchée sur l’application Prisma ?

« Vivre UNE vie » est devenu un enjeu d’exposition permanente, laissant paradoxalement entendre que « vivre SA vie » pourrait être un bon moyen de la rater…

“L’orgueilleux se regarde dans un miroir ; le vaniteux se contemple dans les yeux des autres.” – Mergeai

Étrange moteur tout de même que cette envie d’être comparable, admirable, ou jalousé, par d’autres. Mais la chose n’est pas nouvelle ; elle date même de la nuit des temps. Il fallait autrefois avoir le plus grand domaine, les plus beaux attelages, la plus belle toilette, l’esprit le plus vif… Tout cela confinait pourtant au ridicule ; tellement ridicule d’ailleurs, qu’on en a même fait un film, excellent de vérité et de cynisme.

Il faut donc aujourd’hui être “populaire”, autrement dit visible, reconnu, singulier ; avoir des choses à raconter pour affirmer l’étendue de sa culture, parler vite pour prouver la vivacité de son esprit, être omniprésent dans les pages des magazines et sur la twittosphère. Certains entrepreneurs développent ainsi des trésors de provocation pour teinter de cool leur histoire ou embellir leur parcours académique ; d’autres, forts de leur réussite presque arrogante, finissent par relâcher la vigilance et s’exposent inutilement à la vindicte, car à force d’être remarquable, on finit par être remarqué, jalousé, décortiqué, et dans le pire des cas… démasqué.

Les déboires d’Idriss Aberkane – chercheur, conférencier et auteur (entre autres) – accusé d’avoir gonflé, ou plutôt passé à la brosse à reluire son CV pour devenir un orateur que l’on s’arrache, ou les articles rageurs à l’encontre des trublions du goût, Michel et Augustin, suspectés de sensibilités politiques jugées par certains incompatibles avec l’esprit de leur bananeraie (mais pourquoi diable sont-ils allés se frotter au débat politique ?), sont deux exemples récents parmi tellement d’autres.

Le succès grise, conduisant certains à se sentir investis d’un message ou d’une parole qui compte. Ils s’autorisent alors des prises de position sur des sujets qui ne sont pas les leurs, ou du moins bien trop personnels pour être associés, et donc assimilés, à leur projet d’entreprise. Et c’est là que les problèmes commencent, car la surexposition des uns conduit à l’overdose voire à la nausée des autres. Et dans ce cas, tous les coups deviennent permis.

Leur erreur n’est pas isolée. Regardez ces entrepreneurs qui se bousculent sur les plateaux télé et qui noircissent les pages de magazines dès les premiers succès d’estime. C’est, bien entendu, une reconnaissance qui fait du bien après les mois d’investissement dans le secret de son projet. Mais c’est aussi et surtout un piège, car la notoriété flatte l’égo, et déséquilibre, au point de devenir chez certains une quête quotidienne. L’exposition narcissique n’a pourtant pas grand intérêt, notamment parce que :

– Tout le monde, à de rares exceptions près, se fiche de ce que vous racontez.

– On aura tous oublié ce que vous communiquez dans la seconde qui suit, une nouvelle information venant instantanément chasser la précédente.

– la raison qui la motive est souvent égocentrée : c’est d’abord une démarche qui sert à soi-même (on se rassure, on se fait plaisir) avant de servir aux autres.

– enfin, on devient vite un esclave de sa propre exposition. La visibilité enferme dans une logique de récurrence. Ne plus communiquer, c’est être vite oublié, puis remplacé, d’où cette frénésie de tweets quotidiens dans laquelle sombrent certains, même pendant leurs congés…

 “La vanité repue est toujours un peu honteuse de son appétit.” – Jean Rostand

A l’heure où grands groupes comme PME se posent la question de transformer leurs salariés en intrapreneurs, il parait donc utile, voire indispensable, de considérer la question de l’égo chez les collaborateurs qui voudront porter, en interne, une innovation – pas forcément technologique d’ailleurs – ou un projet d’entreprise. Devenir intrapreneur, ce sera ainsi savoir se détacher de l’exposition vaniteuse, pour se concentrer sur une seule chose qui vaille vraiment la peine : l’exécution, autrement dit passer de l’idée et du concept à sa mise en œuvre et son développement, en gardant en tête qu’une discrétion maitrisée est souvent la mère des projets efficaces. Elle permet en effet de :

– ne pas subir la pression d’une direction souhaitant mettre en avant, le plus vite possible, des résultats valorisants ;

– expérimenter, et donc se confronter aux échecs inéluctables, sans craindre de les voir trop vite jugés et devoir ensuite passer son temps à les justifier ;

– pivoter plus facilement, si nécessaire, sans être perçu pour un indécis dépourvu de stratégie claire ;

– rester concentré sur son projet, en se protégeant des innombrables avis et conseils extérieurs, tellement faciles à émettre, mais qui finissent à force par polluer la Vision ;

– pouvoir s’extraire de son bureau, sortir de l’entreprise pour nourrir son projet d’expertises externes, sans se voir accusé de dilettantisme du fait d’une moindre présence au bureau ;

– ne pas devoir affronter la fronde des jaloux qui pourraient voir d’un mauvais œil le courage dont vous faites preuve en vous lançant dans cette aventure. On peut aussi être tenté de vous mettre des bâtons dans les roues pour se protéger des dommages collatéraux éventuels que recèle votre prise de risque…

Intraprendre, c’est donc porter un rêve et une ambition majuscule, tout en gardant en tête cette citation empreinte de bon sens et de lucidité :

« Pour vivre heureux, vivons cachés. » – Jean-Pierre Claris de Florian ; Le grillon, II, 2 (1783)

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2 commentaires

lea

Super article !
Je suis touché car c’est clairement quelque chose que je vis, la vanité. Je me suis donc détaché de l’idée de Start Up.
Merci pour ce témoignage


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muriel

La vanité est un type particulier de nature morte, à implication philosophique, qui évoque à la fois la vie humaine et son caractère éphémère. Je suis donc vanité, et mon ambition est Majuscule. merci pour l’article !


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A propos du blog

Plus que jamais l'entrepreneuriat est dans l'air du temps. "Tous entrepreneurs !" semble être ainsi devenu le mot d'ordre partagé par tous les acteurs de l'économie, pour redonner du souffle à l'emploi, accompagner la croissance, mais aussi transformer les grandes organisations.

Car être entrepreneur, ça n'est plus seulement créer une entreprise ; c'est aussi adopter une nouvelle posture de salarié en développant de nouveaux réflexes, en s'autorisant de nouvelles audaces, en devenant "un entrepreneur dans l'entreprise". En d'autres mots, un intrapreneur !

Ce blog est donc un éclairage, une source de partage et de réflexion sur tous les sujets, mineurs ou majuscules, qui font la vie des audacieux. Il parle de la désobéissance dont il faut savoir faire preuve pour faire émerger les idées et les initiatives. Il évoque le risque inhérent à toute audace, et cette question de l'échec dont on ne sait pas trop bien quoi penser… Il donne des pistes aux organisations pour qu'elles amorcent leur "transformation entrepreneuriale". Il confirme enfin qu'être entreprenant, ce n'est ni une histoire de structure ou de moyens, mais une disposition, une capacité à mettre son potentiel et ses talents au service de l'innovation.

A propos de l’auteur 

Stephane Degonde

Stéphane Degonde intervient auprès de grandes entreprises sur la mise en œuvre de leur transformation entrepreneuriale. En parallèle, il donne des conférences sur les thématiques de l'intrapreneuriat, de l'audace et de la désobéissance responsable. Il accompagne et forme des dirigeants d'entreprise, en France et en Afrique, sur la compréhension et la bonne gestion de leur risque entrepreneurial.

Stéphane Degonde a créé et dirigé pendant 5 ans la société CincoSenso, spécialiste des solutions de paiement privatives en marque blanche. Il avait auparavant occupé, pendant plus de dix ans, diverses responsabilités en stratégie, business development, ingénierie financière et conseil, chez PwC et IBM Global Services, ainsi qu'au sein d'un groupe industriel spécialisé dans les médias optiques.

Il est l'auteur du livre "J'ose entreprendre !" (Le Passeur Editeur) paru en 2015, et enseigne le cours "Comment réaliser son potentiel" à The School of Life Paris.

Stéphane Degonde est diplômé du Magistère de Sciences de Gestion et de la MSG de l’Université Paris IX-Dauphine.

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Quatre ans pour lancer une startup... Quatre minutes pour la liquider !

La création d’entreprise n’est pas toujours synonyme de succès : on dénombre chaque année près de 63 000 faillites d’entreprises. Confronté à la fin brutale et inattendue de son entreprise, Stéphane Degonde s’est interrogé sur sa propre responsabilité de dirigeant. Le résultat est sans appel : la fragilité de l’entreprise avait été cultivée sans même en prendre conscience. Une conclusion s’est imposée à lui : l’entrepreneur, par ses excès, ses erreurs, ses croyances et ses émotions, constitue la première source de risque de son entreprise.

En rencontrant 51 entrepreneurs aux parcours singuliers, et en tirant profit de sa propre expérience, Stéphane Degonde a imaginé le guide du créateur d’entreprise qu’il aurait aimé avoir : riche en analyses, concret, détaillé et pratique. Il y expose les cent risques que tout entrepreneur doit connaître pour mieux les éviter, les surmonter, voire parfois les accepter, afin de rendre son entreprise pérenne. Chaque risque est évalué, statistiques et témoignages à l’appui, et des solutions pleines de bon sens sont proposées.

Un livre qui poursuit un seul objectif : la réussite des entrepreneurs.

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