Les banques aiment-elles vraiment les entrepreneurs ?

Stéphane DEGONDE, publié le , mis à jour à

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C’était il y a une semaine. La phrase est tombée comme une sentence…et moi je suis tombé des nues.

« Ah mais votre cotation Banque de France est XP ! Il faudrait vous rapprocher de la Banque de France pour demander son changement en X0, car je vous confirme qu’avec une telle cotation, nous ne pourrons pas racheter votre crédit immobilier… »

En un mail laconique et deux codes barbares “XP” et “X0”, mon interlocutrice illustrait la relation trouble, et remplie de paradoxes, que les institutions bancaires et leurs représentants entretiennent avec les créateurs d’entreprise et le risque qu’ils représentent.

Mais de quoi parle-t-on au juste ?

J’ai créé une entreprise en 2008. Elle fut liquidée le 22 novembre 2012, conséquence d’un événement majeur extérieur à l’entreprise et dont elle ne put se relever. Une semaine après le passage au tribunal de commerce, je recevais un courrier de la Banque de France m’informant que j’étais désormais noté 040 dans leurs fichiers ; 040 comme un tatouage indélébile pour indiquer, à ceux qui souhaitaient s’assurer de ma respectabilité, que je faisais partie du “club” des dirigeants qui avaient fait l’objet d’un jugement de liquidation judiciaire sur les 3 dernières années… Comme premier signe d’encouragement au rebond, on peut dire que ça commençait fort !

Cependant, le 9 septembre 2013, le gouvernement annonçait la suppression de ce “bracelet électronique” pour entrepreneur, le fameux 040, afin, je cite, de «donner un coup de pouce aux entrepreneurs, de leur permettre de rebondir plus facilement après un échec, et d’obtenir ainsi plus facilement un crédit auprès des banques».

Ouf !

Vraiment ?

Et bien pas vraiment en fait. Bienvenue dans la réalité d’un entrepreneur ayant connu ce fameux échec qui, à en croire les nombreuses publications dans la presse et sur les réseaux sociaux, serait devenu un sujet cool… mais qui pour beaucoup, banquiers en tête, reste quelque chose pas cool du tout !

Mais revenons un peu dans le temps. J’avais réalisé en 2007 un investissement immobilier, financé par emprunt, à un taux de 4% + 0,40% d’assurance (exhorbitant aujourd’hui). Confronté fin 2012 à la nécessité de réinventer rapidement une vie professionnelle, j’ai créé début 2013 une nouvelle entreprise pour réaliser et facturer des activités de conseil indépendant.

En 2015, les taux bancaires ayant significativement baissé, je me suis tourné vers mon agence bancaire afin d’envisager la révision de mes conditions d’emprunt ; une démarche avant tout guidée par une nécessité économique : je redémarrais une entreprise, je venais de travailler pendant 6 mois à l’écriture d’un ouvrage sur le risque entrepreneurial, et mes revenus moins élevés qu’avant rendaient le poids de mes mensualités plus lourd à supporter. Certes, j’aurais pu vendre mon bien immobilier, mais le marché ayant baissé, je m’exposais alors à un risque de moins-value difficilement supportable… Si « les emmerdes, ça vole toujours en escadrille » pour Michel Audiard, j’avais franchement l’impression, tout bien considéré, d’être le chef de la patrouille…

Le refus du directeur de mon agence bancaire fut brutal et sans détour : il n’y avait aucune raison valable selon lui, qui justifiait la révision de mes conditions. Pas même le fait que je réduisais, ainsi, mon exposition au risque financier dans des proportions non négligeables.

Qui plus est, le ton pour me l’annoncer aurait douché les espoirs de plus d’un candidat à la création d’entreprise. Mais il est vrai que j’avais fait faillite : ça ne se pardonne pas !

Il oubliait pourtant une chose essentielle : soutenir la création d’entreprise, ça n’est pas uniquement accompagner l’entreprise en lui ouvrant un compte, ou en lui accordant un prêt et une ligne de découvert dans le meilleur des cas ; c’est aussi et surtout savoir soutenir financièrement, sur le plan personnel, l’entrepreneur qui la dirige, qui lui consacre tout son temps et son énergie, qui lui sacrifie tout, parfois de façon déraisonnable. C’est lui donner la possibilité de continuer à faire des projets personnels, de créer les conditions de l’équilibre, son équilibre et celui de sa famille, d’avoir les moyens de se projeter et de mener une vie normale ; une vie comme les autres finalement. C’est sur la sérénité de l’entrepreneur que se bâtit le succès futur de l’entreprise, et non sur sa fragilisation extrême.

Mais malheureusement, dans les yeux de bien des banquiers, l’entrepreneur qui se lance est un facteur risque, un suspect en puissance, bref, un condamné durable, tant qu’il ne peut brandir ses trois bilans positifs… Sa vie d’entrepreneur doit être une vie entre parenthèses. Les esprits les plus cyniques diront sans doute qu’il peut ainsi rester concentré sur la montagne qu’il lui faut gravir…

Et pourtant, les banques ne semblent ménager ni leurs efforts, ni leurs moyens, pour montrer à quel point l’audace, son risque associé, et la singularité des parcours, font partie de leurs valeurs. J’ai ainsi relevé certains messages publicitaires récemment diffusés par la plupart des groupes bancaires :

  •    «Et moi qui me soutient en cas de coup gagnant ou de revers ?» (Banque Postale)
  •    «Client (n.m) : personne qui n’est pas comme tout le monde.» (Caisse d’Epargne)
  •    «Avenir (n.m) : immense espace que l’on a devant soi.» (Caisse d’Epargne)
  •    «Si 70.000 entreprises sont fidèles au CIC depuis plus de 20 ans, ça n’est pas sans raison.» (CIC)
  •    «Construisons dans un monde qui bouge.» (CIC)
  •    «Construire chaque jour la banque qui va avec la vie.» (Crédit Mutuel)
  •    «Une banque qui reconnaît votre esprit entrepreneur, ça change tout.» (Crédit Mutuel)
  •    «Engagée auprès des entrepreneurs.» (Société Générale)
  •    «On est là pour vous aider.» (Société Générale)
  •    «Être ouvert sur le monde, c’est comprendre les différences» (HSBC)
  •    «Demain est plein d’opportunités» (HSBC)
  •    «La banque d’un monde qui change» (BNP)
  •    «Aider chaque jour plus d’un million d’entrepreneurs à franchir le cap, ça sert à ça une banque coopérative» (Crédit Agricole)
  •    «Moi j’ai plusieurs vies mais une seule banque» (Crédit Agricole)

A cette seule lecture, on se dit que les banques ont donc compris. On se dit qu’elles voient enfin, derrière le projet d’entreprise, le besoin aussi de soutenir celui qui le porte. Et pourtant, je les ai quasiment toutes rencontrées pour discuter du rachat de mon crédit immobilier censé donner, parallèlement, plus d’air et de sérénité à l’esprit d’initiative. La réponse fut la même partout : « vous ne remplissez pas les conditions ! »

Je restais donc avec mon taux d’intérêt élevé et ma trésorerie tendue, légèrement amer et surtout profondément dérouté par cette impression de storytelling si peu incarné.

Comme je l’évoquais en introduction de ce billet, j’ai donc reçu une réponse négative à ma nouvelle demande de rachat de crédit, la note XP posant visiblement un problème majeur. XP ? Ah oui, c’est cette cotation Banque de France, inscrite et visible pendant 5 ans, qui indique le statut de l’entreprise.

  •    X pour “niveau d’activité inconnu ou trop ancien (exercice clos depuis plus de vingt et un mois)”
  •    P pour “procédure collective”, une notation qui s’explique par le fait que l’entreprise a fait l’objet d’une liquidation judiciaire.

Rien de plus normal, somme toute, pour une entreprise liquidée depuis plus de 3 ans…

Et lorsque l’on consulte la banque de données FIBEN (le fichier bancaire des entreprises), que trouve-t-on d’autre me concernant ?

  •    Notation du dirigeant d’entreprise : 000 (neutre)
  •    Notation de ma nouvelle entreprise créée en 2013 : X0. X pour “niveau d’activité inconnu” et 0 pour “aucune information défavorable au sens incidents de paiements sur effets, décision ou information judiciaire.”

On me refuse donc un rachat de crédit personnel pour une raison professionnelle datant de plus de 3 ans… Cherchez l’erreur…

Notre monde se digitalise et notre économie s’uberise ? Sans doute faut-il s’en réjouir car ce nouveau paradigme révèle bien des vocations d’entrepreneurs. Mais, s’il semble répondre aux aspirations d’autonomie et de liberté individuelle, il est en fait un leurre, tant le regard des banques sur l’incertitude, la non stabilité des revenus et le risque d’échec restent profondément ancrées sur un modèle ancien. Combien d’entrepreneurs vont ainsi sortir des radars bancaires, et ne plus pouvoir financer aucun des aspects de leur vie personnelle? Ils risquent d’être nombreux ceux qui vont rester “scotchés” à l’étage 2 de la pyramide de Maslow.

C’est en s’intéressant à ce qu’ils sont et au potentiel qu’ils recèlent ; c’est en considérant l’homme au delà de son seul projet professionnel et en créant les conditions pour qu’il se révèle, que les banques “feront leur part” en matière de création d’entreprises, et soutiendront, ainsi, l’emploi et la croissance.

Alors là, seulement, nous pourrons dire que les banques aiment vraiment les entrepreneurs !

 

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JP601

Tout a fait en accord avec cet article et ce témoignage et bien que différent, mais en rapport avec le système de cotation bancaire, je m’en vais vous apporter le mien! J’ai créé mon entreprise artisanale en 1991 et je suis dans la même banque depuis 16 ans. fin 2015, j’ai entrepris d’investir dans un bien immobilier locatif et évidement, ma banque à refusé et m’a donc obligé à chercher un financement ailleurs. Malheureusement, en novembre mon entreprise a subi un cambriolage. Les assurances étant ce qu’elles sont, la gestion du dossier et le remboursement ont tardé.Résultat, le 10 Janvier 2016 j’ai, afin d’éviter un problème bancaire, enfin je le pensais, demandé une prorogation sur une traite. QUELLE ERREUR! Le 12 je me retrouvais fiché X7 en Banque de France pour 6 mois (7= au moins une traite impayée) et devenais du coup un délinquant en puissance! J’ai eu beau prouver le paiement à mon fournisseur dans la semaine qui a suivi auprès de ma banque et de la banque de France, je n’ai pas réussi à obtenir la révision de cette cotation désastreuse (c’est pourtant le SEUL « impayé » que j’aie eu). Depuis, j’ai perdu tout crédit, mon entreprise est devenue « à risque » HEULER HERMES a réagit dans la foulée et a supprimé tout concours tant que cette cotation reste active, je suis donc en paiement comptant chez mes fournisseurs depuis. J’avais trouvé une Banque prête à financer, elle ne le veut évidemment plus, trop de risques! je me retrouve donc à devoir renoncer à l’investissement prévu, parce que les banques ont décidé que je n’avais pas le droit d’investir.
Dégoutté, je compte aujourd’hui tourner la page devant le peu de considération et le mépris dont font objet les chefs d’entreprise aujourd’hui.


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jeanpierre601

Tout a fait en accord avec cet article et ce témoignage et bien que différent, mais en rapport avec le système de cotation bancaire, je m’en vais vous apporter le mien! J’ai créé mon entreprise artisanale en 1991 et je suis dans la même banque depuis 16 ans. fin 2015, j’ai entrepris d’investir dans un bien immobilier locatif et évidement, ma banque à refusé et m’a donc obligé à chercher un financement ailleurs. Malheureusement, en novembre mon entreprise a subi un cambriolage. Les assurances étant ce qu’elles sont, la gestion du dossier et le remboursement ont tardé.Résultat, le 10 Janvier 2016 j’ai, afin d’éviter un problème bancaire, enfin je le pensais, demandé une prorogation sur une traite. QUELLE ERREUR! Le 12 je me retrouvais fiché X7 en Banque de France pour 6 mois (7= au moins une traite impayée) et devenais du coup un délinquant en puissance! J’ai eu beau prouver le paiement à mon fournisseur dans la semaine qui a suivi auprès de ma banque et de la banque de France, je n’ai pas réussi à obtenir la révision de cette cotation désastreuse (c’est pourtant le SEUL « impayé » que j’aie eu). Depuis, j’ai perdu tout crédit, mon entreprise est devenue « à risque » HEULER HERMES a réagit dans la foulée et a supprimé tout concours tant que cette cotation reste active, je suis donc en paiement comptant chez mes fournisseurs depuis. J’avais trouvé une Banque prête à financer, elle ne le veut évidemment plus, trop de risques! je me retrouve donc à devoir renoncer à l’investissement prévu, parce que les banques ont décidé que je n’avais pas le droit d’investir.
Je suis aujourd’hui totalement dégoûté


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A propos du blog

Plus que jamais l'entrepreneuriat est dans l'air du temps. "Tous entrepreneurs !" semble être ainsi devenu le mot d'ordre partagé par tous les acteurs de l'économie, pour redonner du souffle à l'emploi, accompagner la croissance, mais aussi transformer les grandes organisations.

Car être entrepreneur, ça n'est plus seulement créer une entreprise ; c'est aussi adopter une nouvelle posture de salarié en développant de nouveaux réflexes, en s'autorisant de nouvelles audaces, en devenant "un entrepreneur dans l'entreprise". En d'autres mots, un intrapreneur !

Ce blog est donc un éclairage, une source de partage et de réflexion sur tous les sujets, mineurs ou majuscules, qui font la vie des audacieux. Il parle de la désobéissance dont il faut savoir faire preuve pour faire émerger les idées et les initiatives. Il évoque le risque inhérent à toute audace, et cette question de l'échec dont on ne sait pas trop bien quoi penser… Il donne des pistes aux organisations pour qu'elles amorcent leur "transformation entrepreneuriale". Il confirme enfin qu'être entreprenant, ce n'est ni une histoire de structure ou de moyens, mais une disposition, une capacité à mettre son potentiel et ses talents au service de l'innovation.

A propos de l’auteur 

Stephane Degonde

Stéphane Degonde intervient auprès de grandes entreprises sur la mise en œuvre de leur transformation entrepreneuriale. En parallèle, il donne des conférences sur les thématiques de l'intrapreneuriat, de l'audace et de la désobéissance responsable. Il accompagne et forme des dirigeants d'entreprise, en France et en Afrique, sur la compréhension et la bonne gestion de leur risque entrepreneurial.

Stéphane Degonde a créé et dirigé pendant 5 ans la société CincoSenso, spécialiste des solutions de paiement privatives en marque blanche. Il avait auparavant occupé, pendant plus de dix ans, diverses responsabilités en stratégie, business development, ingénierie financière et conseil, chez PwC et IBM Global Services, ainsi qu'au sein d'un groupe industriel spécialisé dans les médias optiques.

Il est l'auteur du livre "J'ose entreprendre !" (Le Passeur Editeur) paru en 2015, et enseigne le cours "Comment réaliser son potentiel" à The School of Life Paris.

Stéphane Degonde est diplômé du Magistère de Sciences de Gestion et de la MSG de l’Université Paris IX-Dauphine.

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Stephane Degonde

Quatre ans pour lancer une startup... Quatre minutes pour la liquider !

La création d’entreprise n’est pas toujours synonyme de succès : on dénombre chaque année près de 63 000 faillites d’entreprises. Confronté à la fin brutale et inattendue de son entreprise, Stéphane Degonde s’est interrogé sur sa propre responsabilité de dirigeant. Le résultat est sans appel : la fragilité de l’entreprise avait été cultivée sans même en prendre conscience. Une conclusion s’est imposée à lui : l’entrepreneur, par ses excès, ses erreurs, ses croyances et ses émotions, constitue la première source de risque de son entreprise.

En rencontrant 51 entrepreneurs aux parcours singuliers, et en tirant profit de sa propre expérience, Stéphane Degonde a imaginé le guide du créateur d’entreprise qu’il aurait aimé avoir : riche en analyses, concret, détaillé et pratique. Il y expose les cent risques que tout entrepreneur doit connaître pour mieux les éviter, les surmonter, voire parfois les accepter, afin de rendre son entreprise pérenne. Chaque risque est évalué, statistiques et témoignages à l’appui, et des solutions pleines de bon sens sont proposées.

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