Gérer l’imprévu : les clés d’une championne du monde de boxe

Stéphane DEGONDE, publié le , mis à jour à

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On peut prendre une initiative par simple curiosité, et voir sa vie s’en trouver durablement changée.

Il aura fallu un lieu et une rencontre, en 1996, pour que Sarah Ourahmoune, alors âgée de 15 ans, voie son chemin prendre la direction des rings vers le plus haut niveau. Sensibilisée par son frère aux sports de combat, elle franchit la porte d’un club de boxe d’Aubervilliers, dans lequel travaille un certain Saïd Bennajem, éducateur sportif pour la ville d’Aubervilliers et boxeur talentueux. Epaulée et coachée dans un univers jusqu’ici réservé aux hommes, elle construit patiemment son parcours de championne, passant de l’appréhension et du malaise de ses débuts adolescents, à la force mentale et la maîtrise technique d’une grande athlète.

Toujours boxeuse et dorénavant chef d’entreprise, Sarah étonne par le paradoxe de ses engagements sportifs – particulièrement physiques – et la volonté calme et posée qui émane d’elle. Boxer, tout comme entreprendre, c’est faire face à des situations complexes, souvent imprévisibles. C’est prendre du plaisir aussi, même dans l’adversité. Sarah a accepté de partager son regard et son expérience sur ces deux notions indissociables de la vie d’entrepreneur.

1/ Entreprendre, autrement dit décider de se lancer, c’est sauter dans l’inconnu et s’exposer à la surprise. Tu as décidé de devenir sportive de haut niveau, quelles ont été les grandes surprises de ta carrière ?

Trois surprises me viennent spontanément à l’esprit.

La première, mon premier titre de championne de France en 1999. Ce titre a été une révélation, bien plus encore qu’une consécration. J’étais entrée dans ce sport à la fois par curiosité et pour me faire plaisir. L’idée d’atteindre ce niveau ne m’avait pas effleurée un instant. Et puis je me suis découverte une âme de compétitrice, forgée par la rigueur des entrainements et l’effort qu’il me fallait fournir, par la découverte de ressources mentales insoupçonnées et le sentiment de devenir, chaque jour, plus forte encore. Plus j’avançais, plus je prenais conscience de mes capacités physiques. Plus j’avançais, plus mon mental se révélait solide. J’ai réalisé à quel point mental et physique se nourrissent l’un l’autre. Un bon physique pour se sentir bien et être en confiance ; un bon mental pour tenir lorsque le physique lâche sans prévenir.

La seconde surprise, c’est mon titre de championne du monde, en Chine, en 2008. Championne du monde ! Un titre tellement inaccessible et lointain que je n’avais même pas osé en rêver. Et pourtant, j’avais travaillé dur pour cette compétition. J’y suis allée avec un objectif : aller le plus loin possible. Cela voulait tout dire et pas grand-chose à la fois, mais cela sous-entendait surtout « gagner tout en me faisant plaisir ». Ce championnat, c’était ma récompense et je voulais le vivre comme tel. Ce n’est qu’en demi-finale que j’ai finalement réalisé la proximité d’un sacre possible… Le désir inconditionnel d’aller au bout a alors pris le relais.

Ma troisième surprise est liée à une magie personnelle : l’arrivée de ma fille. C’est une période qui m’a évidemment éloignée des rings et des compétitions. Je ne pensais pas pouvoir retrouver le physique qui me permettrait de renouer avec le haut niveau. Mais au-delà de cet aspect physique, c’est mon rapport même au sport et à l’entrainement qui avait changé. J’ai pris conscience que mon approche avait été, jusqu’alors, focalisée sur la performance : je m’entraînais de façon mécanique, presque par devoir. Si je vivais des moments de plaisir ponctuels et intenses en compétition, celui-ci était absent de mon quotidien d’athlète. J’avais privilégié l’effort et la raison. J’avais juste oublié de faire une place aux petits plaisirs de l’entraînement, en attendant le grand plaisir incertain de la compétition.

J’ai donc décidé de changer d’entraîneur et de partenaires de travail. Et puis j’ai accepté ma condition de sportive physiquement « diminuée ». Ce fut d’ailleurs un nouveau moteur et une source de satisfaction énorme : je me voyais progresser, alors que lorsque j’étais au top, avant, les progrès étaient devenus invisibles… J’ai ainsi retrouvé le plaisir des mini-succès qui donnent le sentiment d’avancer et renforcent la motivation.

2/ Un combat de boxe est un exercice préparé, teinté d’imprévu. Comment se prépare-t-on à l’imprévisible ?

Il y a deux choses essentielles pour y faire face : une très bonne préparation physique et un excellent mental.

Une bonne préparation physique, c’est un entraînement qui envisage toutes les situations possibles, tous les mauvais scénarios. C’est aussi se confronter à de très nombreux partenaires, de conditions physiques et de « styles » de boxe différents. Il faut sortir de sa zone de confort, se mettre en danger physiquement et mentalement, et tuer les habitudes.

Mais, même en étant très bien préparé, l’imprévu peut arriver à tout moment. C’est le coup de fatigue, le pépin physique ou le partenaire beaucoup plus difficile qu’on ne l’imaginait ; c’est le stress qui prend le dessus et qui coupe les jambes juste avant de monter sur le ring. J’ai eu cette sensation lors d’une compétition : la sensation « d’avoir des fourmis » partout et de ne plus rien pouvoir faire. C’est là qu’intervient alors le coach pour se reconnecter au mental. Il m’a demandé de ne surtout pas écouter la petite voix qui me disait que rien n’allait plus. Je devais visualiser mentalement pourquoi j’étais là, et tous ces efforts auxquels j’avais consenti pour en arriver là. Je devais aussi occuper toutes mes pensées à définir un nouveau scénario, et me fixer un objectif. Il me fallait une stratégie de reconquête !

C’est exactement à ces réflexes mentaux que nous travaillons à l’entraînement. Je ne sais jamais, en arrivant, ce que je vais faire, si l’exercice va durer 10mn ou 1h. C’est ainsi le meilleur moyen pour que je puisse être à 100% tout le temps, quelle que soit la situation qui se présente. Par exemple, lors d’une compétition, le combat précédent le mien peut se terminer plus tôt que prévu. Il faut alors monter sur le ring, sans être tout à fait échauffée ou prête mentalement à combattre. C’est à cela que doit préparer l’entraînement : la disponibilité, l’efficacité et la performance instantanées.

3/ Faire de la boxe, c’est accepter le temps long de la préparation pour le temps court du combat. Quelles sont tes sources de plaisir dans chacune de ces deux phases ?

J’aime les deux temps.

Le temps long de la préparation pendant lequel le corps se transforme et s’affute, les gestes s’affinent, la motivation grandit. Au-delà de la progression, c’est aussi le temps de l’écoute. On apprend à écouter son corps, à entendre ces signes infimes qui révèlent l’état physique, et qui souvent aussi « parlent » de l’état psychique (fatigue, usure, démotivation, doute, etc.). C’est le temps de l’effort et du labeur, de la répétition, de l’anonymat aussi. Ce n’est pas toujours un temps de satisfaction sur le moment. C’est un plaisir différent, peut-être plus réfléchi, qui se ressent en prenant conscience de la progression, étape par étape.

Et puis il y a le temps court de la compétition – 4 x 2mn par combat –, celle qui procure l’adrénaline, et les sensations intenses et fugaces. Participer à une compétition, et mieux encore, la gagner, c’est juste le moyen de continuer à avoir envie. Participer à de « petites » compétitions moins exposées, moins prestigieuses et plus « faciles », c’est aussi le moyen de garder, ou reprendre, confiance. Avoir de temps en temps des buts et des victoires facilement atteignables, permet de se « rebooster » pour continuer le travail dur de la préparation. C’est la raison pour laquelle des entraîneurs font en sorte de caler régulièrement, dans une préparation, des combats que l’on a de fortes chances de remporter. Et le bénéfice est d’ailleurs pour les deux combattants : progresser pour celui en position de « challenger », et remobiliser ses ressources mentales pour le vainqueur attendu.

4/ Le sport de haut niveau, cela rime avec victoire, mais avec défaite et déception aussi. Quels sont les premiers mots qui te viennent en cas d’échec, et où et comment trouves-tu la force et l’envie de recommencer ?

Tout dépend de quelle façon j’ai perdu. Il y a trois types de défaite :

Le combat dans lequel je ne suis pas bien rentrée et pour lequel je n’ai pas tout donné. Je me juge alors moi-même de façon très dure ; j’ai tendance à terriblement m’en vouloir.

Le combat que je perds parce que mon adversaire était plus forte que moi. C’est une défaite plus facile à accepter. J’essaie alors de porter un regard lucide et objectif sur les raisons de la défaite. Je fais systématiquement l’analyse de mes travers et faiblesses.

Et puis il y a la défaite injuste, celle des arbitrages litigieux ou franchement malhonnêtes. Elle est alors terrible : elle donne envie de tout plaquer. Je l’ai moi-même vécue, comme bon nombre d’autres boxeurs. Deux solutions alors : on abandonne, en laissant derrière tout ce qu’il a fallu donner et construire pour en arriver là. Ou on repart… parce que le rêve d’une nouvelle victoire possible emporte tout le reste. Il faut être un grand rêveur pour faire du sport de haut niveau. Et me voilà d’ailleurs dans un nouveau rêve : la possibilité de participer aux JO de Rio en 2016. Je rêve, donc je travaille dur…

5/ Apprendre à bien se connaître, c’est une clé pour les sportifs de haut niveau, ça l’est aussi pour les entrepreneurs. Comment as-tu fait pour bien te connaître ?

J’ai trouvé cela finalement presque plus facile comme sportive que comme entrepreneur. Un athlète se prépare ; il se met en danger pour explorer ses limites, et ce n’est que lorsqu’il monte sur le ring qu’il se met à nu. Un entrepreneur lorsqu’il se lance, c’est tout de suite la compétition. Il n’y a pas de véritable phase d’entrainement. L’apprentissage se fait sur le tas.

En revanche, être entrepreneur, c’est une autre chance : la possibilité de se réaliser et réussir de plusieurs façons. On peut vivre une belle histoire entrepreneuriale, et exister comme chef d’entreprise, sans avoir la médaille d’or. C’est beaucoup plus compliqué dans le monde de la boxe. Soit on est numéro 1, soit on est rien ; la médaille d’argent est portée par un anonyme…

6/ On emploie souvent l’image, « être entrepreneur, c’est être un sportif de haut niveau ». Quels sont les 5 conseils spontanés que tu pourrais donner à ceux qui rêvent d’entreprendre?

–      N’hésitez pas à demander de l’aide autour de vous, et de vous faire accompagner par un mentor. Il y aura toujours des gens bienveillants prêts à vous donner un coup de main.

–      Faites-vous accompagner, autant que possible, par une structure du type « incubateur ». Avoir intégré l’incubateur de Sciences Po et le programme YUMP Académie a été pour moi extrêmement bénéfique.

–      Parlez au maximum de votre idée. Les avis des autres vont lui permettre de s’améliorer.

–      Faites preuve de persévérance et soyez patient. C’est par étapes que se monte un projet.

–      Essayez d’anticiper les aspects négatifs et réfléchissez à ce que vous pourriez faire si tout ne se passait pas comme prévu. Car cela ne se passe jamais comme prévu !

 

Ses dates clés :

Naissance le 21 janvier 1982 à Sèvres

Franchit par simple curiosité la porte d’un club de boxe à Aubervilliers en 1996

Championne du monde à Ningbo en 2008

Intègre le Comité National Olympique du Sport Français en 2010

Est faite Chevalier de la Légion d’honneur en 2012

Crée l’entreprise Boxing & Company en 2014

 

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A propos du blog

Plus que jamais l'entrepreneuriat est dans l'air du temps. "Tous entrepreneurs !" semble être ainsi devenu le mot d'ordre partagé par tous les acteurs de l'économie, pour redonner du souffle à l'emploi, accompagner la croissance, mais aussi transformer les grandes organisations.

Car être entrepreneur, ça n'est plus seulement créer une entreprise ; c'est aussi adopter une nouvelle posture de salarié en développant de nouveaux réflexes, en s'autorisant de nouvelles audaces, en devenant "un entrepreneur dans l'entreprise". En d'autres mots, un intrapreneur !

Ce blog est donc un éclairage, une source de partage et de réflexion sur tous les sujets, mineurs ou majuscules, qui font la vie des audacieux. Il parle de la désobéissance dont il faut savoir faire preuve pour faire émerger les idées et les initiatives. Il évoque le risque inhérent à toute audace, et cette question de l'échec dont on ne sait pas trop bien quoi penser… Il donne des pistes aux organisations pour qu'elles amorcent leur "transformation entrepreneuriale". Il confirme enfin qu'être entreprenant, ce n'est ni une histoire de structure ou de moyens, mais une disposition, une capacité à mettre son potentiel et ses talents au service de l'innovation.

A propos de l’auteur 

Stephane Degonde

Stéphane Degonde intervient auprès de grandes entreprises sur la mise en œuvre de leur transformation entrepreneuriale. En parallèle, il donne des conférences sur les thématiques de l'intrapreneuriat, de l'audace et de la désobéissance responsable. Il accompagne et forme des dirigeants d'entreprise, en France et en Afrique, sur la compréhension et la bonne gestion de leur risque entrepreneurial.

Stéphane Degonde a créé et dirigé pendant 5 ans la société CincoSenso, spécialiste des solutions de paiement privatives en marque blanche. Il avait auparavant occupé, pendant plus de dix ans, diverses responsabilités en stratégie, business development, ingénierie financière et conseil, chez PwC et IBM Global Services, ainsi qu'au sein d'un groupe industriel spécialisé dans les médias optiques.

Il est l'auteur du livre "J'ose entreprendre !" (Le Passeur Editeur) paru en 2015, et enseigne le cours "Comment réaliser son potentiel" à The School of Life Paris.

Stéphane Degonde est diplômé du Magistère de Sciences de Gestion et de la MSG de l’Université Paris IX-Dauphine.

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Quatre ans pour lancer une startup... Quatre minutes pour la liquider !

La création d’entreprise n’est pas toujours synonyme de succès : on dénombre chaque année près de 63 000 faillites d’entreprises. Confronté à la fin brutale et inattendue de son entreprise, Stéphane Degonde s’est interrogé sur sa propre responsabilité de dirigeant. Le résultat est sans appel : la fragilité de l’entreprise avait été cultivée sans même en prendre conscience. Une conclusion s’est imposée à lui : l’entrepreneur, par ses excès, ses erreurs, ses croyances et ses émotions, constitue la première source de risque de son entreprise.

En rencontrant 51 entrepreneurs aux parcours singuliers, et en tirant profit de sa propre expérience, Stéphane Degonde a imaginé le guide du créateur d’entreprise qu’il aurait aimé avoir : riche en analyses, concret, détaillé et pratique. Il y expose les cent risques que tout entrepreneur doit connaître pour mieux les éviter, les surmonter, voire parfois les accepter, afin de rendre son entreprise pérenne. Chaque risque est évalué, statistiques et témoignages à l’appui, et des solutions pleines de bon sens sont proposées.

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