L’Afrique, un nouvel eldorado pour startups ?

Stéphane DEGONDE, publié le , mis à jour à

Ils sont deux entrepreneurs du monde aux parcours croisés : l’un est camerounais et serial entrepreneur en France ; le second est français et a lancé un concept innovant dans l’énergie solaire en Côte d’Ivoire. Deux hommes que l’Afrique réunit autour d’une quête commune : participer à l’élan des initiatives et des projets que ce continent qui couvre 6% de la surface de la terre et 20% de la surface des terres émergées, est en train de connaître. Algérie, Rwanda, Kenya, Côte d’Ivoire… L’Afrique bouge, s’enthousiasme, explore, prend confiance, et revendique haut et fort sa volonté de changer le monde. Elle y croit et semble bien avoir toutes les raisons d’y croire…

Ces deux entrepreneurs se sont ainsi retrouvés à Abidjan le 31 octobre, pour prendre part à un événement, ou plutôt pour vivre la convergence de trois événements simultanés, dédiés aux entreprises d’Afrique : une conférence sur l’entrepreneuriat et l’innovation organisée par MyAfricanStartup, la 1ère plateforme web dédiée aux startups et entrepreneurs africains ; l’arrivée de l’Ampion Venture Bus, une caravane itinérante qui aura parcouru plus de 1200 km et relié 5 villes d’Afrique de l’Ouest (Lagos/Nigeria, Cotonou/Bénin, Lomé/Togo, Accra/Ghana, Abidjan/Côte d’Ivoire) pour amener une trentaine de jeunes d’Afrique et d’ailleurs à entreprendre (8 projets ont été présentés lors de la conférence) ; et la présence d’une délégation HEC ALUMNI, venue pendant une semaine découvrir, rencontrer, échanger avec ces responsables politiques et dirigeants d’entreprise ivoiriens qui réinventent l’économie de leur pays.

Christian Kamayou est le fondateur de Financetesetudes.com, un service internet qui permet aux étudiants de trouver les meilleures offres bancaires. En complément de son activité professionnelle, il a créé en 2014 MyAfricanStartup, un concept numérique et événementiel pour encourager et promouvoir les startups africaines.

Après avoir multiplié les stages et expériences au Burkina Faso, en Angola, au Sénégal et au Kenya, Alexandre Castel réalise que l’énergie est la base de tout accès au développement et à la connaissance. Il lance Station Energy en 2010 ; un concept de boutique multi-services alimentée par des panneaux solaires qui permet d’apporter aux villages sans électricité tout une palette de services utiles : réfrigération des aliments, rechargement de batterie, télévision, etc.

J’ai décidé de les interroger tous les deux sur le regard qu’il porte sur les nouvelles formes d’entrepreneuriat en Afrique : Regards croisés.

Pourquoi décider d’entreprendre en Afrique, ou avec l’Afrique ?

Alexandre

Pour deux raisons essentielles. La première est liée à mes différentes expériences dans différents pays africains, et tout particulièrement un stage de 5 mois effectué au Burkina Faso, dans un village sans eau ni électricité. J’ai vécu 5 mois à l’opposé de ma vie. Ce fut une claque et une révélation ; j’ai réalisé le nouveau sens que je souhaitais donner à mon engagement professionnel : participer au développement et favoriser l’accès du plus grand nombre de gens aux moyens de communication.

La seconde est liée à la nature du défi. J’ai vu l’Afrique comme une aventure fantastique, celle d’un pionnier qui tente une nouvelle ruée vers l’Ouest. La vision était sans doute un peu idéalisée. Je me jetais dans l’inconnu de la création d’entreprise dans un pays que je ne connaissais pas. Un double enjeu dont je n’ai pas vraiment pris la pleine mesure.

Christian

J’ai participé à l’Africa CEO Forum qui s’est tenu à Genève en mars dernier ; un événement qui a réuni le top 500 des plus grands décideurs économiques et chefs d’entreprises ayant des activités sur le terrain africain. J’ai réalisé que si cette manifestation internationale permettait à des leaders économiques de se rencontrer, de croiser des acteurs du Private Equity et des medias, elle leur offrait des moyens et des facilités dont ils bénéficient déjà, en permanence, dans leur quotidien de CEO de grandes entreprises. Or, ceux qui en ont véritablement besoin pour exister et croître, ce sont les dirigeants de startups. Il fallait donc organiser un forum équivalent, pour cette fois-ci mettre en lumière des projets d’innovation portés par des startups ambitieuses, et pour faciliter leur mise en relation avec celles et ceux qui peuvent les aider à accélérer.

Par ailleurs, j’ai évoqué avec quelques CEO africains la possibilité qu’ils investissent en tant que Business Angels dans des startups. Ils m’ont fait part de leur intérêt, mais de leur manque de temps aussi pour qualifier les bons projets. Il fallait donc mettre en place un dispositif permettant de filtrer et sélectionner des projets à fort potentiel.

Enfin, l’Afrique est le berceau de la croissance du XXIème siècle. 5 des 10 pays ayant connu la plus forte croissance en 2013 sont africains (Sud Soudan, Lybie, Sierra Leone, Gambie et Mozambique).

Il m’est donc apparu indispensable de créer un écosystème favorable au développement rapide de nouvelles activités innovantes, en permettant la rencontre entre ceux qui portent les projets et ceux qui peuvent les financer et les rendre visibles médiatiquement. Il fallait par ailleurs faire en sorte de créer une dynamique, non sur un seul événement, mais tout au long de l’année. C’est ainsi qu’a émergé l’idée MyAfricanStartup : un dispositif digital et événementiel. La toute première manifestation officielle a eu lieu le 31 octobre, dans l’enceinte du CGCEI, le patronat ivoirien. Tout un symbole…

L’Afrique deviendrait-elle le nouveau territoire idéal des startups ?

Alexandre

Je formulerais la question différemment. L’Afrique est un territoire intéressant pour des startups montées pas des entrepreneurs occidentaux et ce pour une bonne raison : ils bénéficient d’un capital confiance que l’on n’accorde malheureusement pas encore pleinement aux jeunes entrepreneurs africains, même dans leur propre pays. Tout leur est donc plus accessible. Ils bénéficient en outre d’une autre richesse, celle de l’accès à des circuits de financement étrangers. Les fonds d’amorçage sont difficiles à trouver en Côte d’Ivoire par exemple. Les réseaux de Business Angels et les fonds d’investissements ne sont pas encore visibles et structurés. Il est donc difficile d’identifier rapidement ceux qui peuvent vous soutenir et de quelle façon les contacter.

La flexibilité de l’emploi est également très favorable, mais elle comporte aussi son lot de contraintes pour l’entrepreneur : elle est partagée. Autrement dit, si cette souplesse permet de structurer l’entreprise en fonction de son contexte de développement, les collaborateurs ont aussi l’entière liberté de changer et à tout moment. C’est un paramètre qu’il est nécessaire de bien prendre en considération dans sa politique RH.

Christian

Oui c’est un territoire idéal, car c’est un territoire d’innovation spécifique. Les usages sont des contraintes avec lesquelles les entrepreneurs locaux savent composer. On ne redéfinit pas les usages. On construit en fonction de ces usages. Et le champ d’application est immense, en faisant se rejoindre les nouvelles technologies et les secteurs traditionnels comme l’agriculture, la médecine, l’éducation ou la logistique en autres.

C’est par exemple au Kenya que le paiement par SMS a vu le jour, avec m-pesa.

Autre exemple : l’un des projets Ampion Venture Bus, primé lors de la conférence MyAfricanStartup, est une application simple, efficace et qui répond à un vrai besoin concret : Halt Ebola ! Un service par téléphone qui délivre des messages quotidiens pour éradiquer la maladie. Le robot vous rappelle tant que vous n’avez pas écouté le message… Cela fonctionne parce que c’est basé sur l’usage que les gens ont du téléphone.

Des groupes étrangers l’ont bien compris. C’est le cas de l’incubateur de startups allemand – Rocket Internet Gmbh – qui a lancé Jumia, l’Amazon africain. Ils ont développé leur activité en prenant en compte deux contraintes fortes : le faible taux de bancarisation et donc de l’équipement en cartes bancaires, et les difficultés logistiques (un grand nombre de rues n’ont pas de nom en Côte d’Ivoire par exemple). Les livraisons sont ainsi effectuées par une flotte de mobylettes et camionnettes propriété de Jumia, et le paiement se fait à la remise du colis.

Dernier point, l’effet levier sur les investissements dans certains pays d’Afrique est très fort. Regardez le Nigeria, le 7ème pays le plus peuplé au monde : 177 millions d’habitants, 16% de la population africaine. Lancer un produit au Nigeria, c’est toucher immédiatement une cible très large avec des investissements concentrés.

Quels sont les domaines de prédilection pour monter une entreprise ?

Christian

Je dirais tous les domaines. Tout est à exploiter, ou ré-exploiter, en appliquant les méthodes de production des pays développés, et en s’appuyant sur des infrastructures qui permettent d’optimiser le temps… Combien de points de PIB perdus dans les embouteillages monstres des grandes villes comme Abidjan par exemple.

Et puis regardez l’agriculture, l’Afrique est le continent sur lequel on a la plus forte proportion de terres arables non cultivées. Les chinois viennent cultiver du riz en Afrique pour répondre à leur demande intérieure…

Alexandre

Très clairement les technologies mobiles, et ce pour trois raisons :

1/ La moindre concurrence de sociétés occidentales, car les spécificités africaines (faibles taux de bancarisation et contraintes logistiques) nécessitent de reconsidérer les paradigmes occidentaux de la vente en ligne par exemple, comme l’a souligné Christian.

2/ Le taux d’équipement mobile bien supérieur à celui de l’ordinateur.

3/ Les coûts de lancement relativement faibles pour mettre une application mobile sur le marché.

Quelles sont les facteurs qui permettent de bien entreprendre en Côte d’Ivoire ?

Alexandre

Premièrement savoir s’adapter culturellement, c’est une clé indispensable. Considérez par exemple l’email. En Europe, tout se fait par mail. On a une vraie culture de l’échange écrit. En Afrique, oubliez le mail. La culture est celle de l’échange oral. On téléphone, on parle, on cause comme ils disent ici…

Deuxièmement savoir rester vigilant car on est une cible facile quand on ne maitrise pas tous les codes et les bons réflexes à avoir, dans les négociations. Et ils savent s’y prendre…

Quelle fut ta plus grande surprise d’entrepreneur ?

Alexandre

Sans aucun doute une sensation, celle d’être grisé à répétition. Une sensation que je ressens lorsque j’arrive dans un pays que je découvre pour la première fois. Avec en poche quelques cartes de visite, je me lance dans cette nouvelle partie d’Afrique inconnue à la rencontre de gens inconnus. Je découvre, j’apprends, j’établis des contacts et je retrouve l’euphorie d’une première fois qui se répète, comme un pionnier qui passerait son temps à multiplier les ruées vers l’Ouest.

Christian

L’ampleur prise par l’événement en aussi peu de temps. Le ministre ivoirien du Commerce, de l’Artisanat et de la Promotion des PME, Jean-Louis Billon, a participé, avec des dirigeants de grandes banques, de médias et de grandes entreprises internationales, à la conférence MyAfricanStartup/2014.

J’ai également été invité la veille de la conférence, à intervenir en direct lors du journal télévisé de RTI, la première chaine ivoirienne. Tout cela en quelques mois seulement.

Auriez-vous 10 conseils pratiques spontanés pour un entrepreneur qui se lance en Côte d’Ivoire, et plus largement en Afrique de l’Ouest ?

1/ Prenez un avocat, pour pouvoir composer vite et sans risque avec les particularités juridiques et culturelles locales.

2/ Allez chercher de l’argent à l’étranger si vous avez besoin de fonds importants pour lancer votre activité.

3/ Mettez très vite de l’argent de côté pour pouvoir autofinancer le recrutement et fidéliser vos collaborateurs.

4/ Méfiez-vous de la tentation de l’alimentaire dans les périodes d’investissement. Les activités accessoires, faciles à trouver en Afrique, risquent de vous détourner de la vraie priorité : consolider et vendre votre cœur de métier.

5/ Essayez de garder un équilibre de vie quand les tentations pour le déséquilibre (sorties, rencontres) sont très fortes. Le risque de se brûler les ailes est grand et ils sont nombreux à y succomber.

6/ Parlez anglais. C’est une clé pour changer d’échelle.

7/ Voyagez, ouvrez-vous, soyez curieux de tout. Ce qui est différent aide à penser différemment.

8/ Ne regardez pas l’Afrique comme un pays, mais comme ce qu’il est : un continent majeur à l’immense diversité.

9/ Ne négligez pas la question du rapport au temps. C’est un temps différent qui régit les mouvements et les décisions.

10/ Allez sur place, imprégnez-vous et focalisez-vous sur les pays en développement qui seront de superbes générateurs d’idées. L’Afrique ne se comprend pas de l’Europe ou d’ailleurs.

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A propos du blog

Plus que jamais l'entrepreneuriat est dans l'air du temps. "Tous entrepreneurs !" semble être ainsi devenu le mot d'ordre partagé par tous les acteurs de l'économie, pour redonner du souffle à l'emploi, accompagner la croissance, mais aussi transformer les grandes organisations.

Car être entrepreneur, ça n'est plus seulement créer une entreprise ; c'est aussi adopter une nouvelle posture de salarié en développant de nouveaux réflexes, en s'autorisant de nouvelles audaces, en devenant "un entrepreneur dans l'entreprise". En d'autres mots, un intrapreneur !

Ce blog est donc un éclairage, une source de partage et de réflexion sur tous les sujets, mineurs ou majuscules, qui font la vie des audacieux. Il parle de la désobéissance dont il faut savoir faire preuve pour faire émerger les idées et les initiatives. Il évoque le risque inhérent à toute audace, et cette question de l'échec dont on ne sait pas trop bien quoi penser… Il donne des pistes aux organisations pour qu'elles amorcent leur "transformation entrepreneuriale". Il confirme enfin qu'être entreprenant, ce n'est ni une histoire de structure ou de moyens, mais une disposition, une capacité à mettre son potentiel et ses talents au service de l'innovation.

A propos de l’auteur 

Stephane Degonde

Stéphane Degonde intervient auprès de grandes entreprises sur la mise en œuvre de leur transformation entrepreneuriale. En parallèle, il donne des conférences sur les thématiques de l'intrapreneuriat, de l'audace et de la désobéissance responsable. Il accompagne et forme des dirigeants d'entreprise, en France et en Afrique, sur la compréhension et la bonne gestion de leur risque entrepreneurial.

Stéphane Degonde a créé et dirigé pendant 5 ans la société CincoSenso, spécialiste des solutions de paiement privatives en marque blanche. Il avait auparavant occupé, pendant plus de dix ans, diverses responsabilités en stratégie, business development, ingénierie financière et conseil, chez PwC et IBM Global Services, ainsi qu'au sein d'un groupe industriel spécialisé dans les médias optiques.

Il est l'auteur du livre "J'ose entreprendre !" (Le Passeur Editeur) paru en 2015, et enseigne le cours "Comment réaliser son potentiel" à The School of Life Paris.

Stéphane Degonde est diplômé du Magistère de Sciences de Gestion et de la MSG de l’Université Paris IX-Dauphine.

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Stephane Degonde

Quatre ans pour lancer une startup... Quatre minutes pour la liquider !

La création d’entreprise n’est pas toujours synonyme de succès : on dénombre chaque année près de 63 000 faillites d’entreprises. Confronté à la fin brutale et inattendue de son entreprise, Stéphane Degonde s’est interrogé sur sa propre responsabilité de dirigeant. Le résultat est sans appel : la fragilité de l’entreprise avait été cultivée sans même en prendre conscience. Une conclusion s’est imposée à lui : l’entrepreneur, par ses excès, ses erreurs, ses croyances et ses émotions, constitue la première source de risque de son entreprise.

En rencontrant 51 entrepreneurs aux parcours singuliers, et en tirant profit de sa propre expérience, Stéphane Degonde a imaginé le guide du créateur d’entreprise qu’il aurait aimé avoir : riche en analyses, concret, détaillé et pratique. Il y expose les cent risques que tout entrepreneur doit connaître pour mieux les éviter, les surmonter, voire parfois les accepter, afin de rendre son entreprise pérenne. Chaque risque est évalué, statistiques et témoignages à l’appui, et des solutions pleines de bon sens sont proposées.

Un livre qui poursuit un seul objectif : la réussite des entrepreneurs.

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