Le sacrifice héroïque, ou la tentation dangereuse…

Stéphane DEGONDE, publié le

C’est fou comme l’encre d’une signature peut changer le cours d’une vie. Griffonné à la dernière page des statuts, le nom de l’entrepreneur n’a pas toujours qu’une seule valeur juridique. Il prend ainsi, pour certains, une toute autre dimension : celle d’une griffure dans le quotidien et la tranquillité d’esprit. Une simple signature peut donc aussi faire passer du rêve au sacerdoce.

“Un entrepreneur travaille 12 à 15 h par jour ; Ses weekends ressemblent à un jour de semaine ; Il a oublié l’exotisme et la géographie des vacances ; Il vit ou plutôt tente de survivre, sans se payer, et ce le plus longtemps possible ; Les soucis de ses journées sont devenus les cauchemars de ses nuits ; Il est devenu mono-sujet, tout autre sujet étant devenu pour lui, sinon secondaire, bien souvent totalement dénué d’intérêt ; Il ne voit jamais sa famille, et finit par se séparer ou divorcer, l’un étant souvent la conséquence de l’autre d’ailleurs…”. Les clichés sont tenaces. Et si leur lecture peut prêter à sourire, on trouve bon nombre d’entrepreneurs qui, à force d’excès, finissent par ne plus sourire du tout…

On a connu perspectives plus encourageantes pour faire du rêve d’entreprendre la promesse d’une réussite qui se partage ; une source de fierté et de reconnaissance aussi. Et pourtant, combien se laissent happer par un destin dont ils perdent la maîtrise, presque sans s’en apercevoir, et la plupart du temps pour de mauvaises raisons ? Par peur essentiellement : celle de ne pas se développer assez vite, d’être rattrapé par la concurrence, de ne pas se donner tous les moyens possibles (essentiellement du temps quand on a peu d’argent) et risquer de le regretter, de ne pas se comporter comme un « vrai » entrepreneur – 100% mobilisé, 200% débordé – ou encore de ne pas utiliser tout le temps éveillé, pour réfléchir et agir… Ils font ainsi du sacrifice une fatalité, et d’une fatalité une règle, comme si l’abnégation exaltait leur engagement pour l’entreprise. Plus ils souffrent, plus la victoire sera belle ! Plus ils souffrent, plus ils se sentent valorisés, admirés, reconnus. Il y a une forme de complaisance dans la difficulté. Le syndrome d’une réussite « à la française ».

Parce que la victoire au pays des coqs et de la cocarde tricolore doit avoir du panache. Nulle victoire sans souffrance ni douleur. Elle doit déjouer tous les pronostics. Jouons de la métaphore sportive : Le sportif français est un héros qui a rendez-vous avec l’histoire ! La vraie victoire, au sens français du terme, c’est se qualifier in-extremis et contre toute attente face à l’Ukraine le 19 novembre 2013, et gagner son billet pour la coupe du monde de football au Brésil. Un exploit à l’héroïsme flamboyant !

Et lorsqu’il s’agit de fêter la fierté tricolore, nous ne manquons ni de superlatifs ni de citations : “Impossible n’est pas français” (Tiens, c’était d’ailleurs le solgan du bus de l’équipe de France 2014…), ou encore “C’est parce que c’était impossible qu’ils l’ont fait”. Même si le réflexe de perdre avant la finale, alors que celle-ci était pourtant « quasi-assurée », est aussi devenu un sport national… Il faut dire que ceux qui gagnent ont des slogans nettement plus rationnels (Ein Land, eine Mannschaft, ein Traum – une Nation, une Equipe, un Rêve – pour l’équipe victorieuse allemande), ou des publicités plus pragmatiques pour pousser les américains à faire main basse sur les médailles: « Just do it ».

A trop vouloir écouter les sirènes du chemin de croix, c’est d’abord au risque de sa propre usure que l’entrepreneur s’expose. Il s’épuise à ne pas s’économiser. Il se lasse à ne pas se divertir, et perd en efficacité à trop s’agiter en compensant le manque d’expérience et de technique par l’effort. Un peu comme dans une piscine en somme : Beaucoup de bulles au départ pour avancer lentement ; fluidité, vitesse, tactique et intelligence du mouvement lorsque la technique s’améliore.

Le risque de l’isolement n’est pas négligeable non plus. Un investissement-temps excessif crée un décalage avec l’environnement familial et amical. Manquer d’attention et de disponibilité pour ses proches éloigne peu à peu des moments de partage et d’échange : weekends, vacances, loisirs, événements familiaux. Des instants pourtant nécessaires, qui équilibrent et ressourcent.

Investir démesurément, c’est aussi courir le risque d’incompréhension des salariés. L’entrepreneur pense leur donner l’exemple. Ils pensent qu’ils n’aimeraient pas être à sa place et se demandent si ses excès ne traduisent pas de profondes inquiétudes quant à la situation de l’entreprise. On n’est pas très loin de l’effet contre-productif…

Si une question doit être posée, ce n’est donc pas “a-t-on beaucoup transpiré ?”, mais “a-t-on raisonnablement transpiré utile ?”. Une question apparemment simple, mais qui fait assurément toute la différence.

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A propos du blog

Plus que jamais l'entrepreneuriat est dans l'air du temps. "Tous entrepreneurs !" semble être ainsi devenu le mot d'ordre partagé par tous les acteurs de l'économie, pour redonner du souffle à l'emploi, accompagner la croissance, mais aussi transformer les grandes organisations.

Car être entrepreneur, ça n'est plus seulement créer une entreprise ; c'est aussi adopter une nouvelle posture de salarié en développant de nouveaux réflexes, en s'autorisant de nouvelles audaces, en devenant "un entrepreneur dans l'entreprise". En d'autres mots, un intrapreneur !

Ce blog est donc un éclairage, une source de partage et de réflexion sur tous les sujets, mineurs ou majuscules, qui font la vie des audacieux. Il parle de la désobéissance dont il faut savoir faire preuve pour faire émerger les idées et les initiatives. Il évoque le risque inhérent à toute audace, et cette question de l'échec dont on ne sait pas trop bien quoi penser… Il donne des pistes aux organisations pour qu'elles amorcent leur "transformation entrepreneuriale". Il confirme enfin qu'être entreprenant, ce n'est ni une histoire de structure ou de moyens, mais une disposition, une capacité à mettre son potentiel et ses talents au service de l'innovation.

A propos de l’auteur 

Stephane Degonde

Stéphane Degonde intervient auprès de grandes entreprises sur la mise en œuvre de leur transformation entrepreneuriale. En parallèle, il donne des conférences sur les thématiques de l'intrapreneuriat, de l'audace et de la désobéissance responsable. Il accompagne et forme des dirigeants d'entreprise, en France et en Afrique, sur la compréhension et la bonne gestion de leur risque entrepreneurial.

Stéphane Degonde a créé et dirigé pendant 5 ans la société CincoSenso, spécialiste des solutions de paiement privatives en marque blanche. Il avait auparavant occupé, pendant plus de dix ans, diverses responsabilités en stratégie, business development, ingénierie financière et conseil, chez PwC et IBM Global Services, ainsi qu'au sein d'un groupe industriel spécialisé dans les médias optiques.

Il est l'auteur du livre "J'ose entreprendre !" (Le Passeur Editeur) paru en 2015, et enseigne le cours "Comment réaliser son potentiel" à The School of Life Paris.

Stéphane Degonde est diplômé du Magistère de Sciences de Gestion et de la MSG de l’Université Paris IX-Dauphine.

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Quatre ans pour lancer une startup... Quatre minutes pour la liquider !

La création d’entreprise n’est pas toujours synonyme de succès : on dénombre chaque année près de 63 000 faillites d’entreprises. Confronté à la fin brutale et inattendue de son entreprise, Stéphane Degonde s’est interrogé sur sa propre responsabilité de dirigeant. Le résultat est sans appel : la fragilité de l’entreprise avait été cultivée sans même en prendre conscience. Une conclusion s’est imposée à lui : l’entrepreneur, par ses excès, ses erreurs, ses croyances et ses émotions, constitue la première source de risque de son entreprise.

En rencontrant 51 entrepreneurs aux parcours singuliers, et en tirant profit de sa propre expérience, Stéphane Degonde a imaginé le guide du créateur d’entreprise qu’il aurait aimé avoir : riche en analyses, concret, détaillé et pratique. Il y expose les cent risques que tout entrepreneur doit connaître pour mieux les éviter, les surmonter, voire parfois les accepter, afin de rendre son entreprise pérenne. Chaque risque est évalué, statistiques et témoignages à l’appui, et des solutions pleines de bon sens sont proposées.

Un livre qui poursuit un seul objectif : la réussite des entrepreneurs.

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