Détectez et traitez les jeux de pouvoirs conscients

Jean-Louis Muller, publié le , mis à jour à

Après les deux derniers billets introductifs sur les jeux de pouvoir, examinons maintenant les jeux de pouvoirs conscients.

Illustrons ce type de jeu avec une scène banale de la vie quotidienne au travail entre deux collègues.

Nathan demande à sa collègue Isabelle : « Peux-tu me prêter ta tablette pour que je puisse faire une recherche sur internet ? »

Isabelle acceptant : « oui », et Nathan de dire : « merci »

Ou Isabelle refusant : « non, je n’aime pas prêter ma tablette, cela désorganise mon classement », et Nathan de dire ; « Ok, je comprends. »

Cette scène, dans ses deux versions, acceptation ou refus, n’est pas un jeu de pouvoir. Nathan exprime clairement sa demande. Il cherche à produire un changement chez Isabelle, qui de toute façon ne peut pas prêter sa tablette s’il ne lui demande pas. Dans sa formulation et son attitude, Nathan s’autorise à demander tout en laissant à Isabelle le choix de prêter ou pas sa tablette.

Si la réponse d’Isabelle est positive, la relation de pouvoir initiée par Nathan est efficace. En cas de refus elle est certes inefficace mais la relation entre les deux partenaires est préservée. Nous ne sommes pas ici dans un jeu de pouvoir.

Le jeu de pouvoir s’installe lorsque l’un ou l’autre -voire les deux- exerce une pression limitant le libre arbitre de l’autre. Dans cette scène introductive l’un ou l’autre peut amorcer un jeu de pouvoir.

Exemple d’amorce dans la demande : « Isabelle, toi qui répète souvent qu’une équipe doit être soudée et s’entraider mutuellement, tu vas me prêter ta tablette, n’est-ce pas ? » Nathan met la pression sur sa collègue en cherchant à la culpabiliser.

Parades possibles, dans ce cas, pour Isabelle :

  • « Pas la peine de faire ce cinéma pour me demander ma tablette »
  • « Tu veux quoi au juste ? Ma tablette ou me culpabiliser ? »
  • « Serais tu en train de me culpabiliser ? »
  • « Je n’aime pas cette manière culpabilisante de me demander quelque chose »

Exemple d’amorce dans la réponse :

Nathan : « Peux-tu me prêter ta tablette pour que je puisse faire une recherche sur internet ? »

Isabelle : « Cela fait trois mois que tu dis que tu vas en acheter une ! Te voilà bien ennuyé maintenant !»  Isabelle profite de la demande de son collègue pour le blâmer.

Parades possibles, dans ce cas, pour Nathan :

  • « Quelle est ton intention lorsque tu me répond cela ? »
  • « Cherches-tu à me blâmer ? »
  • « Je n’insiste pas. Je n’ai pas envie de jouer ce jeu-là »
  • « Donc tu ne me prêtes pas ta tablette »

Si ce type de jeu reste rare dans une équipe, cela ne porte pas à conséquences. En revanche si ces échanges se répètent ils cheminent vers un enfer professionnel. D’autant plus s’ils les mettent en scène devant des tiers.

Un florilège de jeux de pouvoir conscients

Le jeu de pouvoir conscient est une manœuvre contrôlante volontaire. L’auteur ou les auteurs du jeu ont l’intention de faire changer et d’influencer contre le gré des personnes visées. Les finalités les plus courantes  bien connues sont :

  • faire adhérer à une idée ou une croyance,
  • obtenir un avantage matériel ou une promotion,
  • faire changer ou annuler une décision,
  • séduire,
  • obtenir des informations confidentielles…

Le jeu de pouvoir conscient est une stratégie assortie d’une tactique pour obtenir un résultat attendu. Les joueurs avisés choisissent leurs proies en fonction d’un calcul de probabilité sur leurs faiblesses.

En théorie, tous les moyens sont bons pour obtenir les résultats escomptés : torture, coups, séquestration, blocus économique, chantage, rumeur, menace…Découlant d’une intention délibéré, le jeu de pouvoir conscient ne nécessite pas la complicité active de ses victimes.

Classons les jeux de pouvoir conscients à l’aide de deux variables : physique/psychologique, fruste/subtil.

Jeux physiques et frustes

Nous retrouvons ici les moyens brutaux : menaces de mort, prise d’otage, blocus, coups…

En principe, ces jeux sont réprouvés par les valeurs et les lois dans les pays démocratiques. Mais leurs auteurs n’ont cure des valeurs et transgressent le droit en installant un rapport de force.

Jeux physiques et subtils

Cette catégorie englobe les cris, les haussements de voix et les postures de domination ou de victimisation. Un regard hautain, un froncement de sourcils sont des micro-comportements visibles par la cible du jeu. Les pleurs et les bouderies volontaires visant à susciter la pitié rentèrent dans cette catégorie.

Le joueur va aussi aménager les espaces pour gêner ou tromper l’autre. Par exemple en étant assis confortablement dans un fauteuil alors que l’interlocuteur ne dispose que d’un tabouret bancal.

Ajoutons ici les tentatives de corruption, les attaques informatiques et le vol de données sensibles.

Jeux psychologiques et frustes.

Les plus frustes sont les insultes, les menaces verbales et le chantage. L’emploi du « ou » et du « tout ou rien » sont des moyens de pression classiques : « c’est à prendre ou à laisser », « si vous n’êtes pas avec moi, vous êtes contre moi. » Des chefs tyranniques, surfant sur la conjoncture économique font pression sur leurs collaborateurs en leur disant ; « Si vous n’êtes pas content, vous pouvez prendre la porte ! De nombreux chômeurs seraient heureux d’avoir votre emploi.»

L’ironie, la fausse logique et l’emploi d’un vocabulaire spécialisé avec des non-initiés complètent cet ensemble.

Avec l’explosion des réseaux sociaux des joueurs publient de fausses informations et des photos et enregistrements compromettants. Les victimes sont ainsi exposées à l’espace public.

Les adeptes des jeux psychologiques et frustes tendent le plus souvent à inférioriser leurs proies.

Jeux psychologiques et subtils

Cette catégorie englobe les mensonges, la rétention d’information et le fameux « prêcher le faux pour connaitre le vrai. »

La flatterie- stratégie du renard avec le corbeau- est redoutable : « Vous qui êtes intelligent, vous êtes en mesure de comprendre que… »

Des manipulations se présentent sous des formes bienveillantes : « Je sais ce qui est bon pour vous », « c’est pour votre bien », « croyez en mon expérience. »

Les doubles contraintes rentrent dans cette catégorie : « je veux que tu sois spontané », « tu peux t’exprimer en toute liberté. J’espère que cela va dans le sens de ce que nous voulons », «  ta libre décision est la bonne si elle correspond à mes choix »

Le joueur cherche à faire douter à outrance son interlocuteur. Par exemple, a quelqu’un qui lui annonce : « je suis heureux et en pleine progression professionnelle », il réplique : « plus dure sera la chute ! ».

Il peut aussi s’amuser avec les contradictions de ses proies : « vous affirmez que vous êtes bien élevé et pourtant vous venez de me couper la parole », « pour quelqu’un qui dit qu’il est généreux, tu ne m’aides pas beaucoup. »

D’autres jeux se présentent sous des allures basses : « Je n’ai pas d’idées, dites-moi ce que je dois faire », «  ah ! Je sens que je vais encore avoir une migraine »

Enfin, les jeux de pouvoirs les plus subtils sont des métaphores visant à culpabiliser les autres : « vous me brisez le cœur » ou « vous me plantez un coup de poignard dans le dos ! » A ne pas confondre avec les métaphores poétiques.

Les alternatives aux jeux de pouvoir conscients

La conscience de la  catégorie de jeux de pouvoir conscients à laquelle vous êtes confronté permet de trouver des alternatives adaptées.

Les jeux physiques et frustes sont pratiqués par des individus et des groupes qui manifestement transgressent le droit du travail. Il arrive parfois que ces méthodes violentes soient employées par des personnes désespérées qui n’ont « plus rien à perdre ».

La violence employée ne permet pas d’utiliser les méthodes et outils classiques de management. Par exemple, en cas de séquestration, évitez la confrontation et la moralisation, quitte à porter plainte après.

Face à un jeu physique et subtil, je vous invite à faire preuve de distance, de lenteur et de tri.

La distance consiste à ne pas s’impliquer émotionnellement dans le jeu et en ne rentrant pas dans le jeu des dénigrements mutuels.

La lenteur consiste à se ralentir soi-même pour refuser de rentrer dans l’escalade symétrique. La lenteur s’applique au rythme et vitesse de la voix, aux gestes et à la respiration. L’autre s’aperçoit ainsi que vous ne rentrez pas dans son jeu et que vous maitrisez la situation.

Le tri, pour renvoyer à l’autre qu’il mélange et confond opinion, fait, jugement de valeur, émotion.

Les jeux de pouvoir psychologiques et frustes requièrent aussi distance, lenteur et tri. Que donne la combinaison distance, lenteur et tri ? Voici une liste de dix conseils pratiques qui illustrent cette combinaison. Employons la première personne du singulier « je », pour que vous puissiez plus facilement les intégrer.

  1. Je me construis une bulle transparente en utilisant la stratégie du canard dont les plumes ne laissent pas passer l’eau.
  2. Je m’occupe de moi pendant l’épisode agressif pour conserver ma stabilité : je respire profondément et lentement, je bois un verre d’eau et adopte une position confortable
  3. Je laisse vider l’abcès de colère, l’autre n’entend pas les arguments quand il est mu par cette émotion.
  4. Je distingue en écoutant l’autre les faits, opinions, jugements de valeurs, fantasmes, émotions.
  5. Je lui signale que je me sens agressé, mais que mon intention est de trouver un modus vivendi 
  6. Je reconnais les faits, et ajoute pour le reste : « c’est un point de vue »
  7. Je me dis que l’agressivité lors d’un jeu de pouvoir physique et subtil est une manière maladroite d’exprimer une souffrance.
  8. Je ne me moque pas de l’agressivité de l’autre
  9. Je propose des pistes de solutions ou des options acceptables pour nous deux
  10. Je lui serre la main pour symboliser notre accord

Les jeux de pouvoir psychologiques et subtils sont plus difficiles à détecter. Les messages explicites sont le plus souvent sympathiques mais ils cachent des messages implicites qui le sont moins. Ils sont de surcroit accompagnés par de larges sourires et un ton mélodieux. Le manipulateur fait illusion et cherche avant tout à obtenir votre confiance avant de vous trahir.

La stratégie la plus judicieuse consiste à dévoiler le jeu en posant des questions de clarification :

  • Que voulez-vous dire par là ?
  • Quel est votre message ?
  • Quel est votre but ?
  • Pourriez-vous me montrer les statistiques qui corroborent votre affirmation ?
  • Est-ce que votre intention est-elle de m’influencer ?
  • Pouvez-vous être plus précis ?
  • Donnez-moi des noms et des coordonnées des personnes qui ont « bénéficié » de vos services ?

Il est possible aussi de confronter la méthode employée par le manipulateur

  • Je préfère les discours plus clairs
  • Je ne m’en tiens qu’aux faits prouvés et aux statistiques officielles
  • Je n’aime pas les sous-entendus
  • Un article, un sujet et un verbe suffiraient pour dire la même chose
  • Bien joué, mais cela ne marche pas avec moi…

Vous avez maintenant deux semaines pour appliquer ces méthodes sachant que le prochain billet abordera des jeux de pouvoirs plus complexes , hors de la conscience claire et raisonnée.

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A propos de l’auteur


Jean-Louis Muller

Expert auprès de Cegos, leader européen du conseil et de la formation au management , Jean-Louis Muller intervient sur les offres internationales « Leadership » , « Change » et « Time » ainsi que du développement de la multimodalité. Il accompagne des équipes dirigeantes lors des transformations de leurs entreprises ou de leurs organisations publiques. Il contribue à la diffusion des démarches sytémiques auprès des managers et chefs de projets.

En parallèle, il est chargé de cours à l’université Paris 9 Dauphine où il conçoit et anime deux modules du Master Management Global.

Auteur de nombreux ouvrages, il dirige également depuis sa création en 1998, la collection « guides pratiques Cegos » chez ESF éditeur.

Il a coordonné le « guide du management et du leadership » paru récemment chez RETZ.

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