Est-il franc ? Me ment-il ? Comment le savoir ?

Jean-Louis Muller, publié le , mis à jour à

Avec la lecture du précédent billet, vous êtes en mesure de déceler les tentatives de déstabilisation exprimées avec des tournures linguistiques et en particulier les questions alambiquées. Mais, au delà du vocabulaire, des signes « non verbaux » témoignent du degré de vérité de nos interlocuteurs. Il est judicieux en cas de doute d’écouter le ton, le rythme et la musicalité du langage et de percevoir voir les comportements et postures observables. Quelles sont les trois catégories de signes les plus usitées?

Incohérences
Pour s’exprimer les êtres humains emploient plusieurs canaux de communication. Les mots et les phrases, le corps, les registres vocaux, les émotions et les valeurs. Lorsque ces canaux sont en phase ou alignés, vous pouvez faire l’hypothèse que la personne est sincère et exprime ses idées et opinions clairement.
Par exemple, votre manager vous fait un compliment : « j’ai beaucoup apprécié ce que vous venez de faire ». Si au-delà du vocabulaire vous observez qu’il arbore un sourire de contentement, qu’il vous regarde dans les yeux, que sa voix est douce et qu’il adopte une gestuelle d’ouverture. Si de surcroît vous avez l’impression que le message émane bien de son être et non d’un rôle qu’il joue. Vous êtes probablement en présence d’un vrai compliment.
Si ses yeux sont fuyants, son visage inexpressif ou trop expressif, ses gestes trop peu ou trop appuyés, sa voix monocorde ou trop exaltée, vous pouvez commencer à vous méfier. Se présentent ici trop d’incohérences au regard du contenu du compliment. Ces incohérences associées à vos propres doutes sont le signe que vous êtes probablement l’objet d’une manipulation.
Prenons l’exemple d’une critique. Ce manager vous dit : « je n’apprécie pas ce que vous venez de faire ». S’il vous regarde dans les yeux, que sa voix est ferme et directive, que son visage est sérieux et qu’il pointe un geste de la main accusateur. Si de surcroît vous percevez qu’il critique votre comportement et non pas votre être, vous pouvez faire l’hypothèse que la critique s’arrêtera là et que votre manager saura vous faire des compliments aussi.
En revanche, s’il arbore un sourire, se frotte les mains et avec une voix douce, voire mielleuse, il vous dit : « je ne voudrais pas te critiquer mais il me semble que…. », restez en alerte. La posture douce n’est pas cohérente avec le fait d’émettre une critique.

Pathos
Le pathos désigne un mode d’expression avec un style et un ton exagérément pathétique visant à provoquer une forte émotion. Les manipulateurs exploitent le plus souvent trois registres de pathos : pour culpabiliser, persécuter et infantiliser.
Prenons une situation classique au travail. Christophe, manager d’une équipe considère que l’une de ses missions essentielles est de développer les compétences de ses collaborateurs. Dans cette perspective, il propose à Damien, de prendre la responsabilité d’un projet innovant. Damien n’est pas sûr d’être à la hauteur.
Quelles pourraient être les réponses « honnêtes  » de Damien?
Damien répond sur un ton neutre, dans un mode informatif, sans forcer le trait et regardant dans les yeux Christophe :
« je n’ai jamais mené de type de projet et je ne suis pas sûr d’en être capable ».
Ou : « non ce projet ne m’intéresse pas. Je préfère continuer exercer mon métier habituel »
Ou : « puis je compter sur votre aide en cas de difficulté? »

Quelles seraient les réponses à visées probablement manipulatrices, avec pathos, de la part de Damien ?
Il prend un air attristé, la mine déconfite, le regard fuyant, avec une voix tremblotantes, arborant une posture de victime ou de martyr, scandant son texte avec des soupirs : « oh là là! Pfft! Ne vous fatiguez pas pour moi! Pfft! Je n’en vaut pas la peine. »
Ou, arborant un sourire moqueur, sur un ton appuyé de plaisanterie, le cas échéant prenant d’autres à témoin, avec des gestes appuyés : « encore un moyen de nous faire faire plus de travail sans nous payer plus!  »
Ou, sur un ton méprisant et hautin, les yeux fixant intensivement Christophe, la voix plus forte que d’habitude, espérant que d’autres l’entende, et des gestes intempestifs : « ah! Ah! On voit bien que vous avez suivi un stage de manager coach et que vous essuyez les plâtres sur nous! »
Dans ces trois répliques, les signes avant-coureurs de la tentative de manipulation de la part de Damien résident dans son pathos :
– forte charge émotionnelle,
– amplification ou au contraire réduction du volume vocal,
– soupirs, profondes respirations, rythme très lent ou très rapide par rapport aux habitudes,
– sous-entendus, allusions,
– les yeux fuyants ou au contraire un regard très appuyé
– une gestuelle exacerbée
si possible, en attirant des témoins par une mise en scène théâtralisée….

Obséquiosité
L’obséquiosité est un excès de politesse, de respect, par servilité ou flatterie. L’expression : « trop poli pour être honnête » en traduit bien la signification concrète. La fable de Jean de la Fontaine, le renard et le corbeau, en est une belle illustration.
Prenons un exemple dans la vie quotidienne. Noémie confectionne avec soin une oie farcie pour une soirée entre amis chez elle. Si l’un de ses amis, probablement pas manipulateur, dit sur un ton affirmé et encourageant : « Noémie, j’adore ta cuisine », ou « ton oie farcie est une réussite », il formule probablement de vrais compliments.
Mais s’il ajoute des emphases telles que : « Oh ! Noémie, tu es la meilleure cuisinière que j’ai connu », ou « Ton oie farcie est transcendante », ou « Je me souviendrais toute ma vie de cette merveilleuse expérience culinaire », Noémie peut émettre l’hypothèse que son ami la manipule.
Prenons maintenant un exemple professionnel. Paul rédige une note de synthèse à destination de son manager. Si après l’avoir lu, le manager dit : « j’ai apprécié ton rapport », ou « je trouve que tu as un style convaincant », Paul peut se dire qu’il reçoit de vrais compliments.
En revanche si le manager, arborant un sourire appuyé et employant un ton exalté lance : « C’est le rapport du siècle », ou « quelle magnifique style, digne d’un écrivain », ou « ta synthèse est sublime », Paul est en droit d’être sur ses gardes.

Ces trois catégories de signes observables fonctionnent tous azimuts. Ils sont perceptibles chez vos collaborateurs, votre manager, vos collègues, des clients, des représentants du personnel…et de vous-même.

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4 commentaires

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ACP et psycho

Bonjour,
J’ai été surprise à la lecture de votre article de votre changement de positionnement quand vous avez pris des exemples pour mettre en scènes vos dires.
Je m’explique : Vous vous placez en premier du point de vue de la personne en rapport avec son manager et tout de suite après, vous changez de positionnement, à ma grande surprise car ce n’est pas logique dans la suite de votre démonstration qui se veut expérientielle à une personne lambda, et vous vous positionnez alors tout de go dans le rôle du manager possiblement manipulé…Serait ce une déformation de votre position d’enseignant de revenir comme un élastique à ce que vous connaissez le mieux, la position managériale ?
Je ne peux me l’expliquer que comme cela…et comme vous parlez de ressenti des personnes, le sujet est on ne peut plus central dans ce cadre.


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Jean-Louis Muller

Mon propos, peut être mal exprimé dans ma dernière phrase, est de montrer que les tentatives de déstabilisation s’exercent tous azimuts. Un manager peut manipuler un collaborateur, un collaborateur son manager, un chef de projet un acteur projet et réciproquement. Un conjoint, un enfant, un ami, une relation lointaine peuvent être tous, l’objet et le sujet de manipulations.
Je vous remercie pour votre remarque qui me permet de préciser ma démarche. Cordialement


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ACP et psycho

Merci pour votre réponse. Vos articles sont très utiles.
Cordialement.


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Jérémy

Cet article est très intéressant et aborde très bien l’aspect psychologique de la question. Vous nous aidez à voir plus clair et à mieux cerner le jeu de notre interlocuteur.


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A propos de l’auteur


Jean-Louis Muller

Expert auprès de Cegos, leader européen du conseil et de la formation au management , Jean-Louis Muller intervient sur les offres internationales « Leadership » , « Change » et « Time » ainsi que du développement de la multimodalité. Il accompagne des équipes dirigeantes lors des transformations de leurs entreprises ou de leurs organisations publiques. Il contribue à la diffusion des démarches sytémiques auprès des managers et chefs de projets.

En parallèle, il est chargé de cours à l’université Paris 9 Dauphine où il conçoit et anime deux modules du Master Management Global.

Auteur de nombreux ouvrages, il dirige également depuis sa création en 1998, la collection « guides pratiques Cegos » chez ESF éditeur.

Il a coordonné le « guide du management et du leadership » paru récemment chez RETZ.

A propos de l'auteur

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