Un conte de Noel sur les bienfaits de la naïveté

Jean-Louis Muller, publié le , mis à jour à

Ce conte est tiré d’une vraie histoire où ma naïveté fut fructueuse. J’ai changé le prénom du Directeur Général afin de préserver son anonymat.

Agé de trente ans en septembre 1978 , je suis recruté par petites annonces consultant junior dans une grande société de services. Lors de ma période d’essai je constate que les tenues vestimentaires de mes collègues sont uniformes: costume gris, chemise claire, cravate ton neutre. Je n’aime pas cette uniformité et de surcroît je souffre de chaleur en veston. Autant j’admets que les tenues soient codifiées au contact des clients, autant je trouve inapproprié et incommode d’être en costume au bureau. Je me  soumet néanmoins à la norme lors de ma période d’essai de six mois.

M’intégrant bien et étant reconnu comme ayant un fort potentiel par ma hiérarchie, je suis confirmé dans mon poste à contrat à durée indéterminé agrémenté d’une augmentation de salaire. Sécurisé par ce nouveau statut, je prends mes distances avec le code vestimentaire dominant. Je porte un costume lors des missions chez des clients et adopte des tenues plus décontractées au bureau, en particulier des chemises de couleurs gaies.

Mes résultats économiques et qualitatifs sont bons. Lors d’une convention interne des consultants, dix-huit mois après mon recrutement, j’échange avec plusieurs collègues sur les évolutions à venir des besoins des clients. Paul, le Directeur Général de l’entreprise s’approche du groupe, salue les consultants et dit à haute voix, touchant ma chemise: «quelle belle chemise vous avez là !» Je réponds alors : «merci de me dire cela.»

Le soir même, je rentre chez moi et annonce tout joyeux à mon épouse : «je suis très content de mon job et de plus le patron m’a complimenté pour mes chemises.»

Je réalise une belle trajectoire professionnelle jusqu’à devenir cadre supérieur en 2002. 

En 2010, est organisée une convention pour les soixante-quinze ans de l’entreprise. Sont invités tous les anciens ainsi que le personnel présent. 

je suis en train de converser et Paul, l’ex Directeur Général, s’approche de moi et m’annonce arborant un sourire de sympathie : « j’ai suivi votre carrière et je vois que vous avez réussi en contribuant fortement à l’innovation au service des clients. »

Et moi de répondre : « Sachez Paul que vous y êtes pour quelque chose. En effet, je me souviens, lors de ma période d’intégration, vous m’aviez dit que vous aimiez mes chemises. Cela m’a conforté dans l’idée que je pouvais prendre des initiatives et des responsabilités en sortant des sentiers battus. »

Paul, rouge de confusion lui avoue : « justement, mon message était que je n’aimais pas vos chemises et que j’aurais préféré que vous adoptiez en permanence notre code vestimentaire. »

 

Une méthode naïve : « merci de me dire cela »

Interprétons cette histoire. À l’origine, Paul, le Directeur Général, veut me signifier qu’il n’aime pas mes écarts vestimentaires. Peut-être par diplomatie ou timidité, peut-être pour éviter un conflit, peut être encore, pensant que je serais assez intelligent pour comprendre le message caché, Paul émet officiellement un compliment à la place d’une critique.

Paul me manipula consciemment ou inconsciemment. N’étant pas encore un expert en contre manipulation, je n’avais pas  perçu pas les signes avant-coureurs de la manipulation : ton mielleux, contact manuel appuyé avec le tissus, remarque en public devant des témoins se conformant aux codes vestimentaires…

Je pris donc le compliment au premier degré. Ma réplique « merci de me dire cela » témoigne de ma satisfaction.

L’histoire ne dit pas ce qu’a pensé Paul à ce moment. Échafaudons  trois hypothèses:

– Paul pensa que je me moquait de lui
– Paul pensa que j’avais compris le message sous-jacent et s’attendait à un changement de comportement rapide
– Paul était  satisfait puisque cet épisode lui avais permis de réitérer à plusieurs consultants les normes vestimentaires

Imaginons un moment que j’aie perçu la tentative de manipulation et que j’en fusse démotivé. Peut-être aurais-je cherché un autre employeur, peut-être me serais-je soumis, peut être révolté. L’entreprise n’aurait peut être pas profité de mes talents décalés et de mes initiatives innovantes.

Dans cette histoire qui se termine bien, évoquons le facteur chance; Paul, moi et l’entreprise y trouvant leurs comptes. Quels furent dans ce cas précis les paramètres du facteur chance, hormis ma naïveté ? S’en dessinent au moins cinq sachant que l’heureuse fin de ce conte n’est pas inéluctable. D’autres scénarios moins agréables auraient pu émerger.

– Joëlle, mon épouse, présupposa elle aussi que le Directeur Général  avait  formulé un vrai compliment. Elle ne m’alerta donc pas d’une possible manipulation.
– Pris par ses activités de direction de l’entreprise, Paul qui n’était pas pas mon manager direct n’insista pas.
– Mon manager direct n’osait pas faire des remarques sur les tenues vestimentaires ou n’en avait cure
– Dans le métier de consultant, la capacité à innover, les regards décalés et l’agilité sont des compétences très recherchées
– Mes bons résultats,, encouragé par ce que je  crus être un compliment de la part de Paul, atténuèrent les réserves  du Directeur Général

Le fait qu’une tentative de manipulation puisse être tuée dans l’œuf faute de protagonistes est le principal enseignement de cette histoire et de bien d’autres similaires. Le jeu de manipulation ne peut s’enclencher qu’à deux ou plus. Mais comme j’assume ma tenue et mon non conformisme vestimentaire, je crois à la véracité du compliment. Mon  » merci de me dire cela » est un vrai « merci », sans aucun message caché.

Transformons donc ma réponse naturelle et spontanée en méthode consciente anti manipulation. Dès que vous avez un doute sur la véracité d’un compliment ou d’une formulation positive, faites comme si vous n’aviez pas ce doute. Prenez le compliment « à la lettre » et répondez : « merci de me dire cela», sur un ton calme, un visage souriant et en regardant votre interlocuteur dans les yeux.

PS : un lien avec une vidéo (cliquez ici) où j’apparais avec l’une de mes chemises à fleurs

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5 commentaires

PICQ Jean-François

Bonjour ,
Je comprends votre « conte » dans la mesure ou je l’ai vécu personnellement durant de nombreuses années ou j’ai souffert de taire ma personnalité vestimentaire au profit de la norme en Entreprise qui est quoiqu’on en dise très présente encore en France , sauf dans certains secteurs d’activités et le vendredi ou le « friday wear » permet quelques libertés bien contrôlées.
Je pense que seuls les cadres importants peuvent se permettre de donner le ton au niveau vestimentaire et tendances dans une Entreprise , à moins d’être le talent avéré à qui on va permettre tous les caprices en terme de tenues , de choix de voiture de fonction , d’aménagement de bureau , …..
C’est effectivement le talent et la réussite qui conditionnent tout dans sa façon d’être mais la personnalité peut être aussi appréciée de certains cadres dirigeants dans la mesure ou elle permet d’éviter de perpétuer le clônage des cadres qui n’est pas toujours propice au développement des idées novatrices .
A bientôt
Cordialement
Jean-François
Téléphone : 06 11 18 50 67


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    Avatar de Jean-Louis Muller

    Jean-Louis Muller

    Pour être agiles,innovantes et performantes, les organisations doivent opérer un judicieux dosage entre ordre et chaos.


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Emmanuel PORTANERY

Bonjour,

Bel exemple de manipulation ayant produit l’inverse du résultat souhaité ! Je crois que l’inconscient fonctionne très bien : une « partie » de Jean-Louis avait très bien compris le message, et une autre « partie » de lui ne l’avait pas compris consciemment. La partie qui l’avait compris a souhaité caché à l’autre partie de lui même cette version en la remplaçant pas l’idée « C’est un compliment » . L’avantage pour l’inconscient de Jean-Louis est que penser cela fut une autorisation à être lui même et à se dépasser pour réussir. Si l’on accepte l’idée que les inconscients communiquent entre eux, alors je formule l’hypothèse que son Directeur SAVAIT inconsciemment que Jean-Louis l’interprèterait ainsi, et lui a donc formulé cette idée de cette manière……pour obtenir une forte motivation de sa part !

En fait, un recadrage peut être interprété de différentes manières. Milton Erickson pensait que la personne l’interprète dans le sens qui lui est le plus utile. C’est vrai dans ce cas ci.

J’ose un conseil : si une personne vous fait une remarque et que vous vous sentez mal à l’aise, posez lui la question : « Quel est votre but en me disant cela ? » ; Ainsi, vous aurez sans doute le fin mot de l’histoire…..

Bine Sincèrement
Emmanuel


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Avatar de Jean-Louis Muller

Jean-Louis Muller

Merci pour cette interprétation de mon histoire qui peut en éclairer ses effets. Si ces phénomènes hors de la conscience claire et raisonnée ont pu jouer, je n’en savais rien. J’ai cru  » bêtement » au compliment de mon patron sans détecter de tentative de manipulation. Je ne me suis  » pas pris la tête  » avec des suppositions. Ma naïveté n’etait pas feinte.
Maintenant, après avoir bénéficié des bienfaits de la naïveté, il m’arrive de la feindre lorsque je fais l’hypothèse que l’on me fait un compliment teinté d’ hypocrisie. Et je m’exclame :  » merci de me dire cela »


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Evelyne

Ce conte est très instructif et aussi intéressant que son analyse. Il prouve qu’une phrase, une expression ou une conversation peut être interprétée de différentes façons.


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A propos de l’auteur


Jean-Louis Muller

Expert auprès de Cegos, leader européen du conseil et de la formation au management , Jean-Louis Muller intervient sur les offres internationales « Leadership » , « Change » et « Time » ainsi que du développement de la multimodalité. Il accompagne des équipes dirigeantes lors des transformations de leurs entreprises ou de leurs organisations publiques. Il contribue à la diffusion des démarches sytémiques auprès des managers et chefs de projets.

En parallèle, il est chargé de cours à l’université Paris 9 Dauphine où il conçoit et anime deux modules du Master Management Global.

Auteur de nombreux ouvrages, il dirige également depuis sa création en 1998, la collection « guides pratiques Cegos » chez ESF éditeur.

Il a coordonné le « guide du management et du leadership » paru récemment chez RETZ.

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